Julie Delfour

Écrivain et illustratice

Les seigneurs de la mer

Plaidoyer pour les océans


La conquête des océans occupe les hommes depuis l’Antiquité. Les abysses captivent autant que l’espace. Pourtant, lorsque nous avons posé le pied sur la lune, 60% de la superficie terrestre étaient encore inexplorés. Nous en savons plus sur les étoiles que sur nos fonds marins !
Alexandre Le Grand, qui repoussait les limites du monde, s’attaqua aussi à celles des profondeurs. Selon la légende, les fondations d’Alexandrie étant régulièrement saccagées par des « monstres marins », le roi décida de faire bâtir une cloche de plongée qu’il suspendit sous un navire. Il s’y installa et découvrit, à travers les faces vitrées de la cloche, le repaire des monstres…

Alexandre est le premier plongeur à provoquer la rencontre entre deux mondes. Quinze siècles suivent durant lesquels personne ne suit son exemple. L’océan demeure cet abîme inquiétant qui attire autant qu’il effraie. Pour les navigateurs en quête de nouvelles terres, il est une épreuve, une entité hostile qui se dresse sur leur route. Les abysses abritent leur lot d’énigmes terrifiantes, de créatures monstrueuses et de voyageurs qui des gouffres jamais ne revinrent. Il est question du Maelström, poulpe géant des îles Lofoten surgi des flots pour engloutir les navires et tout leur chargement…
Néanmoins, les hommes s’enfoncent en eaux profondes, certains pour en remonter l’or (les chercheurs d’épaves et de trésors sont nombreux au 16e siècle), d’autres pour assouvir une curiosité plus impérieuse que la crainte. Les naturalistes observent et décrivent les richesses vivantes et leur diversité. En 1872, les campagnes du voilier océanographique Challenger concluent que la vie existe à moins 5 500 mètres. Il n’y a donc pas de limites !

Tout comme l’espace et tout comme lui immenses, les océans ne cesseront plus d’être explorés. Paysages inédits et formes de vie improbables défilent sous le regard des hommes. Tous sont troublés par la réalité venue se substituer aux volutes de leur imaginaire. Rob Stewart suit le mouvement de ceux qui affrontent la peur de l’étrange pour aller à sa rencontre. « C’est en allant vers les requins que j’ai compris l’importance des océans pour la vie de toutes les créatures ».
En réalité, les « monstres » sont les piliers de la vie sous-marine. Entre ceux qui les adorent et ceux qui les redoutent, il convient de trouver une position intermédiaire, un troisième terme : la connaissance. Par la connaissance, nous finirons par apprivoiser la peur du requin qui n’est en définitive qu’une des multiples facettes de la peur de l’inconnu. Apprendre à connaître les requins, c’est apprendre à les comprendre et à comprendre la nécessité de les protéger. Car les protéger, c’est aussi protéger cette biodiversité dont nous sommes issus et tissus. C’est protéger la vie et donc, protéger l’homme.

80% des espèces vivent dans l’océan. Vivre en harmonie avec la mer et ses habitants est non seulement possible, mais nécessaire. Notre destin est inextricablement lié à celui des espèces que nous détruisons. Voir disparaître les requins compromettrait l’équilibre de tout un écosystème. La menace serait alors bien plus réelle que celle des dents de la mer…
Il est temps de conclure une alliance avec notre ennemi intime et d’entamer une nouvelle « révolution culturelle ». Une révolution en forme de régression, au temps où l’homme cohabitait avec le requin…
 
 
Les seigneurs de la mer




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