CHIENS, CHATS, ETC.
Une journée au refuge de Brugheas
On trouve au refuge de Brugheas, dans l'Allier, un bel échantillon de ce que la Terre compte d'âmes animales : chiens et chats, bien sûr, mais aussi chèvres, moutons, ânes, lapins, cobayes, et même les créatures les plus improbables, tortues, rats ou octodons. Tout ce que l'homme a abandonné. Tout ce qu'il viendra peut-être, aujourd'hui, adopter…
Il y a ici autant de chiens et de chats que d'êtres humains qui ont un jour décidé de les abandonner. Au-delà de leur étonnante diversité, ils ont un point commun : leur regard. L'œil de ces animaux ne vous regarde pas comme ailleurs. Peut-être parce que, précisément, il vous regarde. Et ce qu'il vous transmet peut vous donner froid dans le dos, éveiller en vous des sentiments mélangés de pitié et de malaise, susciter, au moins, la compassion. On y lit la souffrance, on y devine les privations, le gouffre insondable de frustration, et le manque d'amour. Autant d'émotions qui nous remuent, nous bouleversent et auxquelles notre âme voudrait répondre par un cri. Mais le cri s'éteint dans le silence. Il glisse alors et s'insinue dans l'échange des regards, sans un bruit, excepté celui de deux battements de cœur qui s'écoutent intensément. Impossible d'y échapper. Avec les chiens surtout. Les chats aussi, y compris les plus timides, les sauvages qui sentent encore la forêt et les espaces immenses, ont appris à s'y mettre. Ils attrapent votre regard, le captent et le dirigent sur leur frêle silhouette et leurs deux pupilles noires. On y plonge, et quand on en remonte, l'arrière-goût de cette plongée en eaux profondes demeure longtemps au fond de la gorge. Il y est encore, même une fois remonté en voiture, reparti vers d'autres horizons, des horizons ouverts et libres, loin des cages, des gémissements, des truffes sèches, des museaux implorants.
Aujourd'hui, c'est une journée « Portes ouvertes » durant laquelle chacun peut trouver chien ou chat à son pied. Il y en a de tous âges, de toutes races et de tous caractères. Il y a les stoïques qui prennent leur mal en patience ; des chats perchés dans le bel arbre qui étale ses branches basses et rampantes. De gros matous, les yeux clos, les pattes repliées sous leur ventre, y sont comme des fruits qui se laisseraient mûrir au soleil, pendant que coule le temps.
Il y a les incrédules ; des chatons alignés dans des cages en plastique, qui hésitent entre l'agitation et le sommeil, tantôt agrippés aux barreaux de toutes leurs griffes, tantôt repliés comme des carpes au fond de leur bocal.
Il y a les joueurs ; des chats et des chiens qui, en dépit de la situation, ont décidé de la rendre coûte que coûte plus heureuse, exécutant des pirouettes, courant après leur queue ou donnant des coups de patte dans des balles suspendues au grillage.
Il y a les angoissés enfin ; des chiens qui hurlent, qui tournent en rond entre leurs quatre murs, y déposant, chaque fois qu'ils les frôlent, l'odeur âcre de la peur. Ils sont désorientés, plus désemparés que des lions sans crinière. Ceux-là ont l'art de faire tout rater lorsque quelqu'un passe près d'eux, parce qu'ils expriment un peu trop fort leur désespoir. A moins de tomber sur une bonne âme, ils sont partis pour rester…
Patricia, bénévole au refuge, entre dans la catégorie des bonnes âmes, capables d'entendre, sans se boucher les oreilles, les notes discordantes de ces violons cassés. « On accueille chez nous tous les inadoptables : les méchants, les trop vieux, les handicapés, les accidentés », explique-t-elle. Rahja, l'une des dernières adoptées, est une magnifique femelle dogue argentin…sourde de naissance. La maison de Patricia s'est vite transformée en succursale de l'Arche de Noé où cohabitent lapins, ânes, chevaux, chèvres et rats, sans oublier les neuf chiens et les chats, qu'elle ne compte plus. Les animaux sont devenus une véritable affaire de famille. Didier, le mari, bricole au refuge, répare les bâches ou les grillages, promène les chiens. Andy, le fils de onze ans, est déjà bénévole et « Jeune SPA ». Il est venu prêter main forte à l'occasion des Portes ouvertes, pour accueillir les visiteurs, leur montrer toutes ces cages qu'il entend bien vider de leurs occupants… Comment est-il lui aussi « tombé dedans ? ». Il l'explique simplement : « On avait une petite chienne, une femelle, et on lui cherchait une copine. Alors on est venu au refuge, ma mère et moi. Et on est revenus souvent ! Chez nous, on a toujours eu des animaux. On les aime tous, je n'ai pas de préférence ». Patricia emmène Andy au refuge les mercredi et les samedi. Il aide au nettoyage des cages et aux promenades. Il donne à manger, réconforte les nouveaux, joue avec ceux qui en ont envie, caresse les autres qui s'excusent mais ne sont pas d'humeur à s'amuser. Très fier, il nous présente « Blou Blou », la brebis, qui se précipite vers nous dès qu'elle l'aperçoit. « Sa mère est morte quand elle est née, alors on l'a nourrie chez nous au biberon, avec nos chiens ». Tandis qu'Andy nous conte l'histoire de l'heureuse brebis, du monde s'agite au bureau des adoptions. Il est à peine dix heures du matin, et déjà les visiteurs affluent, s'arrêtent devant les chats, vont promener des chiens. Les yeux d'Andy se remplissent brusquement d'étoiles : « Tu viens, on va voir qui est adopté ! ».
Nous voici donc dans le bureau où c'est l'effervescence. On prépare les papiers d'adoption pour « Loula », petite chatte tricolore ayant séduit Karine et Michel, un jeune couple qui n'en est pas à sa première adoption. « Il y a quatre ans, nous avons adopté « Poème », un chaton noir et blanc qui a bien grandi depuis, raconte Michel. Mais il y en a tant qui attendent ! C'est dur de les voir enfermés. C'est pour cela qu'on a choisi de venir ici. Pourquoi aller acheter un animal alors qu'il y en a tant à sauver ? ».
Les bénévoles ont aujourd'hui du pain sur la planche, et cela les rend heureux. Françoise, la « mère à chats », espère placer trois chatons qui vivent chez elle en famille d'accueil, mais qui pourront peut-être trouver un nouveau foyer, définitif celui-ci. Elle guette, attentive, le passage des futurs maîtres, de la famille idéale pour ses protégés dont elle vante les mérites et le bon caractère. Ce sont les plus gentils, les plus adorables des chatons, et dans ses yeux comme dans les yeux de ceux qui l'écoutent, ils le deviennent effectivement. Nul doute qu'ils trouveront la maison qui leur manque. Mais tous ici n'auront pas cette chance. Il en reste toujours, et il en arrive encore et encore, abandonnés, jetés, hors d'usage… « Nous avons actuellement près de 80 chiens et plus de 150 chats, souligne Céline Maes, la directrice adjointe. Et les abandons se multiplient. Il n'ont jamais été aussi nombreux ».
C'est bien là le paradoxe. Pour quelques-uns qui s'en vont, combien arrivent ? Combien de douloureux, de disloqués qui entrent, queue entre les jambes, par la petite porte, tandis que d'autres sortent, joyeux, par la grande ?
Bienvenue dans la vie quotidienne d'un refuge.