Julie Delfour

Écrivain et illustratice

Guerre et paix en Vercors

Le plateau de Font d'Urle à cheval




Font d'Urle signifie littéralement : « la porte du vent »… Un nom bien choisi pour un plateau constamment battu par les vents. Des bourrasques qui s'engouffrent à toute allure entre les parois rocheuses pour venir fouetter les visages des hommes et les museaux des animaux. Des vents qui font plier les corps obligés de lutter pour tenir sur leurs pieds. Des vents qui soufflent en rafale, sifflant comme des balles, et des vents qui lavent, transportent et purifient. Vents de guerre, et vents de liberté… Ils évoquent à la fois ce que le Vercors fut dans le passé, le théâtre de sanglantes batailles ; et ce qu'il devient pour laver ses blessures : un espace de liberté.



Le plateau de Font d'Urle est un vaste alpage de 400 hectares où évoluent librement une soixante de chevaux, près de deux cent vaches et des troupeaux de brebis. A la mi juin, les éleveurs les déposent ici avec les bergers qui les reconduiront dans la vallée fin septembre pour y passer l'hiver, jusqu'au prochain été. Les animaux mangent, les touristes se promènent, profitant de la brise qui balaye les nuages. Tout est calme, apaisant. A première vue, rien ne transparaît du passé douloureux que dissimulent les lieux. Pourtant, le traumatisme de la guerre est encore bien présent dans la mémoire des habitants et s'inscrit dans le paysage. Deux musées rappellent aux visiteurs le calvaire enduré par les maquisards de la Drôme au temps où s'organisait un peu partout en France, à l'appel du général De Gaulle, la résistance. Embusqués dans les montagnes du Vercors, les « gens du maquis » se sont opposés aux allemands dès 1943. Ils se sont défendus âprement contre les opérations de répression menées par les soldats allemands. Le 9 octobre 1943, trois cent soldats ont débarqué au Grand Serre : neuf maquisards ont été fait prisonniers et déportés à Buchenwald. Le 21 juillet 1944, des troupes ennemies aéroportées ont atterri à Vassieux en Vercors. Le village a été dévasté et les habitants assassinés. Le 25 juillet, ce fut au tour du village de la Chapelle en Vercors de subir les assauts de l'ennemi. Les maisons ont été incendiées et seize otages froidement abattus dans l'école. Les allemands ont poursuivi leur progression sanglante, multipliant les actions barbares et répandant la mort sur leur passage. « Ils n'étaient plus des hommes », a souligné un témoin. Les massacres se sont perpétués jusqu'au 15 août 1944, jour du débarquement des alliés en Méditerranée. Après le départ de l'ennemi, ce fut un spectacle de désolation qui s'offrit aux habitants peu à peu revenus sur les lieux. Le plateau était jonché de cadavres, les maisons avaient brûlé et ne subsistaient que des ruines.


D'un drame à l'autre

Au fil du temps, la mémoire se fait moins précise et le souvenir de la guerre tourmente moins les esprits. Certes la blessure est profonde, mais le besoin d'apaisement est d'autant plus affirmé. Pourtant, les images sanglantes vont faire à nouveau irruption sur le plateau de manière inattendue et brutale. C'est un dramatique accident de chevaux qui vient faire écho aux massacres humains et rouvrir les anciennes blessures. Au beau milieu de l'été 1993, à la suite d'un violent orage, plus de trente chevaux dégringolent du plateau de Font d'Urle. Une chute vertigineuse de plus de 200 mètres de hauteur. Valérie, éleveuse de chiens de traîneaux à Vassieux en Vercors, se souvient de l'accident et témoigne : « En pleine nuit, un orage a éclaté. Il y a eu la foudre, des grêlons énormes, du brouillard, tout à la fois. Je pense que les chevaux ont pris peur et sont partis au galop à cause de la grêle qui leur faisait mal. Au matin, on était inquiets de ne pas les trouver. Alors j'ai fait le tour du plateau avec un mauvais pressentiment. Et soudain j'ai aperçu huit chevaux en bas. Ils n'avaient pas vu le bord de la falaise et avaient chuté de 200 mètres jusqu'en bas. J'ai prévenu Françoise, la propriétaire, et on a emprunté des drailles de chamois pour descendre. En chemin, on a trouvé deux pouliches vivantes. Des pouliches qu'on avait élevées au biberon !... On a continué à descendre et on a aperçu des chamois dans les pierriers, mais toujours pas les autres chevaux. Et puis on a levé la tête, et on a découvert le carnage : un amas de chairs déchiquetées, des boyaux qui pendaient dans les arbres, des corps disloqués, impossibles à identifier. Françoise, dans la panique, cherchait son vieux cheval, « Diamant Gris ». C'était son premier cheval. On ne l'a jamais retrouvé. Alors, je lui ai dit que c'était comme dans le roman Crin Blanc, qu'il avait sans doute gagné le paradis des chevaux… ». Quelques jours après le drame, les cadavres des animaux ont été remontés sur le plateau par hélitreuillage. Les militaires ont chargé les carcasses dans des filets et les ont soulevées dans les airs, sous le regard des journalistes et des habitants médusés. Une telle tragédie ne s'est jamais reproduite à ce jour. Mais l'affaire, très médiatisée, a bouleversé beaucoup d'éleveurs. Elle a aussi ravivé les anciens traumatismes.


L'harmonie retrouvée

Les liens tissés entre hommes et chevaux se partageant le plateau sont des plus harmonieux et la cohabitation est facile, naturelle. Comme si les drames qu'ils avaient vécu, chacun à leur manière, les avaient rapprochés et unis. Ainsi, une unité de gendarmes à cheval a vu le jour, qui réconcilie de façon limpide armée et liberté. Voilà maintenant douze ans que des gendarmes parcourent à cheval le massif du Vercors. En étroite collaboration avec l'association Isère Cheval Vert, trois gendarmes cavaliers patrouillent sur sept communes et plus de 30 000 hectares. Depuis sept ans, François est l'un d'eux. « J'ai été formé à la garde républicaine où j'ai passé des tests d'aptitude pour monter à cheval. Avant, je travaillais en banlieue de Grenoble. Mais la ville, c'était difficile pour moi. J'avais besoin de liberté. Je voulais être au contact de la nature, des chevaux. Aujourd'hui, je ne voudrais pas faire autre chose ». Des patrouilles quotidiennes se succèdent durant tout l'été. « On part le matin et on reste toute la journée sur le terrain, on passe parfois même la nuit en gîte ». Etre à cheval permet de se rendre aux quatre coins du Parc du Vercors et d'occuper régulièrement le terrain. Par tous les temps, le cheval se déplace rapidement sans dégrader l'environnement. Il favorise en outre les contacts avec les habitants, les bergers et les touristes. « A cheval, cela passe mieux, on nous accepte et on peut aller à la rencontre des gens », souligne François. Les missions traditionnelles de la gendarmerie (assistance en cas d'accident, contrôles et surveillance en période de grande fréquentation) s'en trouvent facilitées, tout comme le nécessaire travail de prévention. « On avertit les gens des risques pour les chevaux, car le milieu naturel peut être dangereux, avec les lapiaz où ils coincent leurs sabots, la grêle ou la foudre. On informe sur les chemins à emprunter ou à éviter en randonnée ». Enfin, le cheval participe à la médiation entre les occupants du plateau. « Il y a ici beaucoup de monde : des touristes avec leurs chiens, des bergers, des cavaliers, des motards… On fait le lien entre tous pour concilier les intérêts, explique François. On a de très bonnes relations avec les bergers, qui nous donnent des informations précieuses. Sans eux, et sans les forestiers, sans leurs connaissances, on ne saurait rien. Les informations circulent et se transmettent dans la montagne, de bouche à oreille, malgré la distance et l'isolement ». C'est ce qui fait la force d'un dispositif dans lequel les gendarmes à cheval trouvent naturellement leur place. Et François n'échangerait sa place pour rien au monde : « Pour monter en grade, cela supposerait de renoncer à cette vie à cheval. Alors, je préfère ne pas monter en grade, et rester là… »


« Rester là » et vivre libre, au milieu des chevaux. C'est aussi ce que recherchait Sarah lorsqu'elle s'est installée sur le plateau pour y élever des chevaux et des chiens de traîneaux. Née à Paris, la jeune femme monte à cheval depuis qu'elle a dix ans. A 23 ans, elle passe son brevet d'équitation et achète son premier cheval. « J'ai fait beaucoup de compétition et pratiqué une équitation classique. C'est important de savoir comment un cheval fonctionne, et de travailler sa position ». Ensuite, elle découvre la montée à cru et l'équitation éthologique qui fait la part belle à l'observation du cheval et à sa liberté. Sarah aime s'asseoir dans les parcs et observer les chevaux, leur façon de vivre ensemble ; la manière dont les différents groupes respectent un ordre avant d'aller boire à l'abreuvoir, réalisant une sorte de roulement. « C'est amusant de les regarder, explique-t-elle. C'est cela que je veux transmettre aux gens, pour les sortir de leur habitude des chevaux de manège. Il faut les voir vivre leur vie en leur fichant la paix… Cela fait des chevaux bien dans leur tête, en qui on peut avoir confiance. Pour moi, on peut combiner le travail classique et le côté ludique en osant une équitation nouvelle. C'est dommage que les clubs ne proposent pas cette approche différente de l'équitation, à la fois technique, éthologique et ludique ». Issue d'une formation classique, Sarah y a peu à peu ajouté ce goût de l'observation et l'amour des grands espaces. Une fois de plus, les images de guerre portées par l'histoire du Vercors font place à des images de liberté. Une liberté qui se vit pour beaucoup à cheval. « Les chevaux vivent à leur rythme et on les suit, pas l'inverse. Ils vivent dehors toute l'année et ne redescendent que fin septembre chez leurs propriétaires, pendant l'hiver. On galope où on veut, il n'y a pas de limites. C'est ce que j'aime ici, l'absence de limites »…


Battu par les vents, rongé par son histoire, le plateau de Font d'Urle est aussi un lieu d'estive où hommes et chevaux goûtent à la même sensation de liberté retrouvée. Après le traumatisme de la guerre, le besoin de paix a repris le dessus. Les animaux se débrouillent seuls, sans contraintes. Ici, la nature reprend sa place. « L'homme n'est qu'une pièce ajoutée, conclut Sarah. On n'a pas d'influence sur les chevaux. Si le vent souffle du nord, ils seront à tel endroit, s'il y a du brouillard, ils seront à tel autre… La nature décide, nous, on s'adapte »…




Le centre équestre de Font d'Urle : équitation grandeur nature

Une vingtaine de chevaux vivent ici l'été en liberté sur pas moins de 40 hectares de terrain appartenant au Conseil général. La formule est simple : les propriétaires, des particuliers, confient leurs chevaux au centre équestre qui s'engage à prendre soin d'eux et à les soigner. En échange, les animaux sont mis à contribution pour les leçons et les randonnées.
Activités proposées
- Initiation à l'équitation d'extérieur et leçons en carrière.
- Pour les 6-12 ans, promenades sur le plateau et leçons à dos de poneys.
- Pour les jeunes, stages d'une semaine : promenades, monte à cru, à la corde ou avec licol.
- Pour tous, randonnées à la rencontre du Vercors sauvage, des troupeaux transhumants et des chevaux en liberté.
Contact
Sarah Maxence – Les Prés du Moulin – 26420 Vassieux en Vercors. Tel : 04 75 48 27 20.



A noter aussi…

« Léva nève », élevage de chiens de traîneaux
Après avoir participé à une expédition au Québec avec des chiens de traîneaux, Valérie a choisi de s'installer à Vassieux en Vercors en 1992. Elle y développe depuis son amour des chiens et de l'éthologie canine. L'élevage propose de découvrir les paysages du Vercors en compagnie de huskies, pour une simple balade, un séjour « Découverte » ou des raids destinés aux amateurs de compétition.
Valérie Du Retail – 26420 Vassieux en Vercors. Tel : 04 75 48 29 77.

Le retour du loup en Vercors

De retour en France depuis 1992, le loup est encore peu présent dans le Vercors. Les meutes implantées sont instables et leurs effectifs fluctuent. La polémique entretenue par les éleveurs et les bergers mécontents de ce retour menace les efforts entrepris pour faire cohabiter hommes et loups. En dépit des aides européennes pour la mise en place de moyens de protection des troupeaux, les conflits demeurent et il est difficile de concilier les intérêts.


Paru dans le magazine Cheval au Naturel.


 

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