« Au commencement était le chien… »
Entretien avec Sœur Marie-Christine au Monastère des Ermites de Marie
Perdu dans la montagne pyrénéenne, entouré d'un silence bienfaisant, loin des bruits de la ville, le Monastère des Ermites de Marie abrite une communauté de sœurs vivant dans la prière et le recueillement. Mais derrière leurs murs et leur silence se cache ce que personne à l'extérieur ne soupçonne : un élevage de chiens !
La vie au monastère
Lorsque Sœur Marie-Christine nous accueille, avec un sourire, elle nous prévient : « Vous allez voir comme ils sont beaux ! ». Nous n'en doutons pas, et encore moins quand nous voyons sortir derrière elle deux molosses blancs ; bons regards, grosses pattes et truffes noires. Ce sont des Montagne des Pyrénées, à la puissance et au calme légendaires. Ils nous observent du coin de l'œil avant de venir prudemment nous saluer. Une réserve toute monastique, qui ressemble à celle dont témoigne notre hôtesse.On apprend qu'ici, au monastère, sept sœurs de Marie vivent en semi-ermitage, avec un aumônier qui « donne une messe tous les jours », et parfois des visiteurs venus en retraite, qui occupent un temps les quelques ermitages tenus à leur disposition. Une vie de prière et de travail, consacrée à la louange et vécue dans le dépouillement et la solitude.
Plusieurs activités permettent de subvenir à leurs besoins. Il y a un rucher pour la fabrication du miel, un potager, les cultures de framboises, de fraises et de myrtilles pour les confitures. L'artisanat est également important, avec l'atelier de couture, la confection de bougies ou encore d'icônes qui sont ensuite proposées aux visiteurs. Autant d'activités que l'on a l'habitude de voir pratiquer dans les monastères. Car élever des chiens en un tel lieu, c'est unique en son genre, et c'est une autre histoire…
Des chiens dans un lieu de prière
L'élevage a débuté par le plus grand des hasards, « lorsque des gens du coin nous ont donné une femelle ». Les sœurs se trouvaient à l'époque dans les Hautes Pyrénées, et « la mère fondatrice a décidé de lancer l'élevage ». Après de premiers essais infructueux, Sœur Marie-Christine a demandé conseil auprès de la Société Centrale Canine et de la R.A.C.P. (Réunion des Amateurs de Chiens Pyrénéens) dont elle est membre depuis 1973. La communauté s'est ensuite repliée ici, dans les Pyrénées orientales. Un moment inoubliable : « Pendant tout le voyage, nous avions nos deux Montagnes dans leur niche, sur le toit du camion ! ».L'affixe « De Gabizos » a été déclaré le 15 septembre 1968. Sœur Marie-Christine l'a noté proprement, ainsi que chaque date importante et chaque naissance, dans un petit carnet qu'elle nous tend : « tout y est, depuis le premier jour ». Ce premier jour, c'est la première portée, née en 1971. Depuis, il y a environ deux ou trois portées par an, données tout à tour par cinq chiens ; « deux mâles et trois femelles. On cherche une autre femelle pour la reproduction ». Et sœur Marie-Christine ajoute, en nous montrant des photos de chiots dans l'album de famille : « C'est toujours une joie pour nous, de voir une nouvelle portée. Tout le monde va leur dire bonjour ! ».
Premiers pas dans l'élevage
Sœur Marie-Christine a rejoint la communauté en 1962. En ce qui concerne les chiens, lorsqu'il a fallu choisir une responsable, tout s'est fait assez naturellement : « J'ai toujours aimé les bêtes », nous avoue-t-elle. « Alors, on m'a confié l'élevage. Au début, j'ai tâtonné un peu, mais le cadre était idéal. J'ai commencé en nettoyant les crottes et en sortant les chiens. Puis je me suis perfectionnée, grâce aux conseils et au caractère de cette race – ce sont de très bons chiens ». Elle visite des élevages, se rend à des expositions, « pour apprendre ». « Ce sont les juges et les éleveurs qui m'ont formée ». La première exposition des Gabizos a lieu à Albi en 1972 : « Je suis partie avec un chien, une femelle, par le train, ce qui était osé à l'époque ! Sur place, le juge, Monsieur Ducomte, m'avait tenu mon sac pendant que j'étais sur le ring. Et j'ai gagné un prix, j'étais très fière ! ». Et cela se lit dans ses yeux, qu'elle était fière, et qu'elle l'est encore autant aujourd'hui…Depuis, sœur Marie-Christine conduit son petit monde dans deux expositions par an environ. La prochaine est prévue à Montpellier, une autre à Perpignan, et peut-être aussi une à Albi. Le public est souvent étonné ou amusé devant ce couple original : ce n'est pas tous les jours qu'on peut voir une sœur mener un Montagne sur un ring !
Les chiens sont vendus dans toute l'Europe : France, Hollande, Belgique, Espagne, Portugal,… « Chaque année, quand j'envoie les actes de naissance, on m'envoie des photos. En Italie, ils ont un grand succès. Là-bas, ils sont fous des Gabizos ! ». Certains partent plus loin encore ; au Canada ou en Californie, où ils aident à garder les troupeaux.
Concilier animal et religion
Difficile de faire rimer silence et aboiements ! Certaines sœurs n'apprécient guère les chiens qui troublent leurs prières, mais la majorité s'en accommode. D'autant qu'ils sont utiles pour garder les lieux. Ils signalent la présence d'intrus et sont de très bons gardiens. « Avant, ils gardaient les chèvres angoras qu'ont nous avait données ». Bien sûr, il y a les aboiements, les poursuites de chats (« on en a beaucoup ici qui rôdent ») ou de sangliers, le remue-ménage en période de battues ; quand les chiens de chasse viennent se perdre près du monastère. « C'est pour cela qu'on a réduit l'élevage à cinq chiens. Et cela s'est tassé. Car ce sont des animaux calmes, indépendants et affectueux, qui respectent notre silence ».Contre toute attente, religion et chien font ainsi bon ménage.
Le Montagne des Pyrénées, si « bon » et si « affectueux », a su convaincre les sœurs de l'accepter au sein de leur lieu de prière, en dépit des difficultés et de l'originalité de cette entreprise. Souhaitons qu'il puisse y vivre encore longtemps, pour le bonheur qu'il apporte à l'intérieur, chez sa « nounou » monastique, comme à l'extérieur, chez ses acquéreurs conquis…Paru dans le magazine 30 Millions d'Amis.