Julie Delfour

Écrivain et illustratice

Flair contre feu

Les maîtres-chiens forestiers du Var




Lorsqu'André Martin soumet à la Mairie de Hyères le projet d'un système de patrouilles quotidiennes en forêt, constituées d'hommes et de chiens capables de détecter des pièges à feu, c'est tout juste si on ne le croit pas atteint de folie douce. On accueille le travail de ces originaux comme une gentille plaisanterie, mais on n'en pense pas moins. Pourtant, depuis 1991, année où les patrouilles saisonnières ont débuté, le nombre d'interventions en 10 ans a diminué d'environ 400%, ceci prouvant l'efficacité d'une association homme-chien, « bien perçue par le public, aussi bien autochtone qu'étranger ». Les pompiers eux-mêmes, qui considéraient d'un œil méfiant les drôles d'oiseaux suivis de leurs chiens, reconnaissent leur utilité et l'apport non négligeable à la sécurité autour de la presqu'île de Giens. Une douzaine de pièges à feu ont été découverts depuis 1991. En outre, « le public sait que la forêt est surveillée par des équipes efficaces et commet beaucoup moins d'imprudences, de dégradations, y compris les poubelles, campings, bivouacs sauvages ».


Un milieu constamment menacé

Une étincelle. Quelques brindilles. Des broussailles. Un arbre. Puis deux. Puis une forêt entière. Des milliers d'arbres s'embrasent sous l'avancée inexorable des flammes, avec, souvent, la complicité du Mistral. Chaque année, ce sont des pans entiers de forêt qui partent ainsi en fumée. La plupart des incendies déclarés sont d'origine humaine : négligence (un mégot jeté d'une voiture), accidents électriques (rupture d'une ligne EDF), mécaniques (explosion d'un moteur de véhicule) ou, dans 21% des cas, malveillance. Les incendies d'origine criminelle vont de la jalousie entre propriétaires aux « promoteurs voulant construire des sites de visite ou de jeux » , en passant par le pyromane en mal de sensations fortes. Quant à savoir qui pose les pièges et pourquoi, André Martin évoque des « enjeux régionaux » et commerciaux - si une région brûle, le touriste se rabattra vers de plus vertes régions.
Les facteurs naturels de départs de feu sont donc les plus rares. Cependant, le feu de forêt demeure un désastre écologique. Quand une forêt part en fumée, des années sont nécessaires au retour d'un équilibre, à la repousse progressive des arbres et des plantes, puis au repeuplement par les animaux qui s'y abritent ou s'en nourrissent. Considérant les quelque 460.000 hectares de forêt que compte le département du Var, il est impératif d'enrayer de telles catastrophes.
Les moyens préventifs mis en œuvre sont nombreux et variés : bandes pare-feu, débroussaillage, tronçonnage, aménagement de points d'eau et de courbes de niveau, tours de guet, surveillance aérienne. D'autres visent non pas directement la forêt mais ceux qui peuvent la mettre en péril, volontairement ou non. C'est ici qu'interviennent les maîtres-chiens forestiers, jouant un rôle prépondérant en matière de protection et de préservation du milieu forestier.


Devenir maître-chien forestier

Le « P.U.C.H. » (Peloton Utilitaire Cynophile Hyérois), association indépendante fondée en 1990 par son président André Martin et rebaptisée « S.E.R.P.A.N. » en 1997, recrute tous les ans depuis 1996, en collaboration avec la ville de Hyères, de nouveaux stagiaires formés au travail de terrain.
Dispensée par l'association, la formation est ouverte à toute personne qui le désire sous trois conditions : « Avoir un chien reconnu apte au travail. Aimer et respecter la nature. Avoir le sens de la communication ». Trois conditions faisant écho aux trois mots d'ordre du futur patrouilleur : « Protéger – Alerter – Secourir ». Protéger tout d'abord, par un travail d'information auprès du public rencontré sur les chemins de patrouille. Alerter ensuite, si l'on détecte, grâce au comportement du chien, la présence d'un piège à feu ou une fumée suspecte. Secourir enfin, si l'on aperçoit une personne victime d'un malaise ou d'un accident. Le maître-chien possède un brevet de secouriste. Il assure ainsi les premiers gestes en attendant les secours qu'il aura renseignés par radio sur la situation.


Apprentissage du métier pour un maître et son chien

La relation entre le maître et son animal est essentielle, faite avant tout de confiance absolue et d'amitié. C'est le propre chien du candidat que l'on forme, ce qui accentue encore l'idée de « couple ».
Les chiens les plus aptes au travail ne sont pas forcément les chiens de race. Il suffit qu'ils soient « très sensibles à la perception du danger (pétards, orage, coups de feu, etc.), au caractère affirmé et obstiné. Seuls les chiens de races spécialisées dans certaines disciplines comme les chiens de rouge ou les chiens de traîneaux sont très peu ou pas aptes ». La première étape, cruciale, consiste à mettre le chien en présence de substances dangereuses telles que l'essence ou la poudre, susceptibles de provoquer un incendie. Très vite, il associe la notion de danger à ces (détestables !) odeurs, en une mémoire olfactive définitivement acquise. Il s'agit alors d'observer comment son instinct le porte à se conduire face au danger : détourner la tête avec dégoût, s'asseoir devant l'objet, aboyer, tenter de le détruire - chaque animal réagit à sa manière, que le maître doit comprendre afin de saisir le message qu'il lui transmet.
Si la formation du chien est courte (une semaine ; sachant que pour le formateur « il s'agit seulement de trouver le moyen de faire réagir le chien aux différentes situations de danger, puis d'utiliser et de développer cette réaction »), celle du maître en revanche est plus longue. Celui-ci doit apprendre, au-delà des cours théoriques sur le comportement canin, à « remarquer la réaction du chien, qui peut être très nette ou à peine perceptible ». Il doit surtout « apprendre à la traduire directement et non l'interpréter selon sa pensée propre ».
Les couples maîtres et chiens, une fois formés, reçoivent une carte établie en leur nom et en celui du chien, puis peuvent être embauchés par la ville de Hyères et envoyés sur le terrain comme agents saisonniers aux mois, les plus sensibles, de juillet et d'août. Ils partent, pour 7 heures de patrouille et achèvent leur travail de reconnaissance quotidien par la remise d'un rapport répertoriant leurs interventions (du simple rappel à l'ordre d'un fumeur impénitent au signalement d'un objet suspect, voire d'un départ de feu).


La mission du maître-chien est donc double : prévenir les risques d'un éventuel incendie, tout en veillant au respect du public envers la nature.
Double, également, la relation homme-animal originale mise en place. Un lien renforcé d'une part entre le chien et son maître (l'un doit exprimer ce qu'il sent, l'autre tenter de le comprendre ), et une relation facilitée avec le public d'autre part – l'animal étant un parfait médiateur.
Le chien devient ici le meilleur des auxiliaires, par ses talents, désormais reconnus, de détecteur infaillible de danger. Car si l'ingéniosité déployée par les malfaiteurs pour dissimuler leurs œuvres trompe sans mal le regard humain, elle trompe rarement le nez du chien !



Article paru dans le magazine 30 Millions d'Amis.

 

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