Julie Delfour

Écrivain et illustratice

Le Patou

Protecteur des troupeaux



« La nuit, pour mon maistre je veille ;
Pour les larrons mieux espier,
J'ay sur le guet toujours l'oreille ;
Servir Dieu ne fault oublier » .



L'extinction des grands prédateurs en France a précipité celle du travail de défense millénaire accompli par le Patou. Mais aujourd'hui où loups et ours font leur réapparition dans nos montagnes, la protection des troupeaux n'appartient plus au seul folklore. Elle répond à un besoin réel. Alors que le Montagne semblait condamné à ne devenir qu'un chien de compagnie gardant la ferme et les enfants, il reprend du service dans les Alpes et les Pyrénées ainsi que dans plusieurs régions du monde où le bétail est exposé à la prédation. Etats-Unis, Israël, Russie, Pologne, Turquie, Italie emploient des chiens de protection pour lutter contre les agressions par les coyotes, les pumas, loups, chacals, léopards et autres ours. Au Nord-Ouest de la Colombie britannique, un éleveur français raconte comment ses chiens ont tenu tête à un grizzli venu rôder autour de sa maison, protégeant brebis et hommes avec « courage et professionnalisme ». Une fois l'animal mis en fuite, le berger a passé trois mois sans problèmes, ceci dans une région particulièrement peuplée en grizzlis et en loups.


Le programme de mise en place

En 1985 débute l'expérience de placement de dix huit chiens dans quinze exploitations de la vallée d'Ossau, tous d'origines pastorales. Au vu d'un bilan très positif, les éleveurs ayant adopté le Patou contre les chiens errants fondent en 1989 l'A.P.A.P. (Association pour la Promotion des Animaux de Protection).
En 1995, le gouvernement lance le programme LIFE « Restauration et conservation de la grande faune pyrénéenne » dont le but est d'améliorer la protection et la surveillance des troupeaux en amoindrissant les risques d'attaques. Le programme inclut l'étude du protocole d'aide aux éleveurs voulant adopter un chien, l'élaboration d'un guide méthodologique expliquant aux maîtres les caractéristiques du chien et la façon dont l'éduquer, et enfin des réunions de sensibilisation à la technique des chiens de protection par l'association ARTUS.


Une technique de travail efficace

Le Patou pyrénéen n'est pas chien à rester à proximité de son maître pour obéir rigoureusement à ses ordres. Autonome, il travaille seul. Son rôle est de rester constamment au milieu du troupeau qu'il défend, principalement la nuit lorsque les brebis sont menacées par les dangers extérieurs. Il protège en faisant le moins de mouvements possibles afin de ne pas perturber les bêtes. Uniquement dissuasif, « il ne se montre nullement agressif et n'attaque l'intrus qu'à la toute dernière extrémité » . Sous une apparente nonchalance, il reste en alerte et réagit au moindre bruit susceptible d'être une menace.
« Pendant la journée, en présence du berger, la vigilance du chien des Pyrénées est constante. Toutefois, elle est peu ostensible. Le chien se tient couché le plus souvent. Mais il réagit à toute présence insolite. Il aboie et se porte en avant, à la limite de la propriété, suit la haie en grondant jusqu'au départ de l'intrus. (…) La nuit, notre Montagne est tout autre. Il est admirable de vigilance et d'activité. Parfois, il prévient ; parfois, sûr de lui et dominateur, il annonce de sa voix impressionnante qu'il est là afin de dissuader » .

Sa technique consiste à créer une zone de protection autour des brebis afin d'anticiper l'approche de tout individu suspect. Sa première réaction est d'aboyer, à la fois pour avertir l'étranger de sa présence et alerter les bergers. Puis il s'interpose entre le troupeau et l'intrus. Enfin, si l'intrus insiste ou se révèle réellement dangereux, le chien peut aller jusqu'au contact physique en dernier recours. Mais les contacts sont rares, car il détecte très tôt la présence d'un prédateur qui est encore loin. Il le harcèle alors jusqu'à ce qu'il renonce à une altercation qui mettrait sa survie en péril.


Rôle de lien social

Maillon du tissu pastoral, le Patou partage avec le chien de conduite une place aux côtés des hommes et des troupeaux dans le tableau pyrénéen. Les nombreuses descriptions de scènes bucoliques évoquent cette symbiose entre les acteurs : hommes, chiens, troupeaux et prédateurs.
« Le printemps venu (le berger) montait vers les hauts pâturages, armé d'un bâton ferré et suivi de ses chiens. Là, mangeant un mauvais pain de blé noir et buvant l'eau des ravins, il livrait chaque jour des combats à l'ours carnivore qui rôdait autour des troupeaux ; puis quand les mauvais jours de l'automne annonçaient l'hiver, il rentrait dans sa hutte où il passait de longs mois, enseveli dans la neige, à écouter chaque nuit les hurlements lointains des loups » .

Les Patous jouent un rôle prépondérant non seulement dans l'organisation sociale du troupeau dont ils ont la garde et qu'ils défendent face aux prédateurs, mais encore dans l'organisation du tissu pastoral. Ils sont une véritable « institution » dans « les habitudes de vie et les us de tout un peuple » . Peu de races ont su éveiller un tel intérêt collectif. Aussi le Patou peut-il être un excellent facteur de cohérence entre acteurs et systèmes ; favorisant la cohabitation et l'atténuation des tensions.
Peut-être entendrons-nous un jour un berger français dire de ses Patous, à l'instar de Gregg Young, berger canadien : « nous sommes perdus sans eux » …
Mais la route sur ce chemin est encore longue, car intégrer un Patou à une exploitation demeure une démarche délicate et contraignante que ne sont pas toujours prêts à assumer les éleveurs.


 

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