Hommes, loups : vers la réconciliation ?
Des empreintes furtives, bien en ligne, inscrites dans la neige. Une présence discrète seulement trahie, certaines nuits calmes et claires, par un concert de hurlements. Les loups colonisent aujourd'hui, pas à pas, nos montagnes et nos couverts forestiers. Beaucoup s'en réjouissent, d'autres n'ont de cesse de crier « Au loup ! » en réclamant leur éradication. La polémique fait rage, dans un contexte particulièrement délicat, avec, en toile de fond, cette question : Quel est le prix de la cohabitation ?
« Quand le loup sort du bois » - Le retour du loup en France
Disparu du paysage français en 1939, le loup pointe à nouveau le bout de son museau. A la fin des années 1980, des naturalistes italiens affirment que le loup arrivera tôt ou tard dans les Alpes françaises. Lors d'un comptage d'ongulés sauvages, un matin de novembre 1992, un garde du Parc national du Mercantour et un garde de l'Office national des forêts observent à leur grande surprise deux loups dans le vallon de Mollières, au-dessus de Saint-Martin-Vésubie. Au cours de l'hiver 1992-1993 et les années suivantes, les indices de présence se multiplient : excréments, empreintes, carcasses d'ongulés dévorées, silhouettes furtives. Un loup est photographié pour la première fois en 1996, dans les Alpes françaises à Saint-Dalmas en Haute-Tinée. Une jeune fille immortalise sur la pellicule ce loup trottant à l'entrée du village à la poursuite d'un mouflon affolé.En décembre 1997, on dénombre douze à quatorze loups dans le Parc national du Mercantour. Dans le Mercantour, le Queyras et les Ecrins, les gardes aperçoivent régulièrement des indices de présence. En janvier 2003, une meute de six loups traverse le village de Ristolas en Queyras, alimentant les polémiques et les premières pages des journaux locaux. Les analyses génétiques démentent la thèse de la réintroduction clandestine et confirment l'origine italienne de ces loups venus reconquérir nos terres.
Loup et pastoralisme
Maurice Roux élève des brebis en Crau et considère son métier comme une vocation transmise par son père qui le mettait au milieu du troupeau dès l'âge de trois ans. Il ne voit pas le retour du loup d'un bon œil et n'hésite pas à le faire entendre : « On veut pouvoir faire notre travail et non pas emmener en estive le garde-manger du loup ! » Il associe d'abord le loup à la « disparition des éleveurs », mais donne finalement à cette disparition une autre cause : la crise du secteur ovin. « Avant on appelait les transhumants les capitalistes, pour la richesse de leur capital. Aujourd'hui, la brebis ne vaut plus rien. Les éleveurs ne se révoltent pas : quand la profession ne paie plus, on est amorphe et un peu dégoûté. On est dans une tourmente abominable. On disparaît aussi à cause de ça… »Certes la crise de la filière ovine est réelle et inquiétante. Mais le loup, élu bouc émissaire, est loin d'en être responsable. Même si les contraintes supplémentaires qu'il apporte sont réelles et significatives, sa présence n'est pas la cause de tous les maux. Les difficultés profondes de l'élevage ovin sont d'un autre ordre. « Toute l'année on vit avec des charges : le nombre d'heures, les paperasses, les directives toujours plus nombreuses et contraignantes, souvent contradictoires. Comment voulez-vous qu'on s'en sorte avec tout ça qui nous empêche de faire notre travail ? »
La responsabilité de l'État et des Parcs
Le rejet du loup masque le ressentiment des éleveurs envers l'État qui les a tenus à distance. « Quand on nous a imposé le loup, on nous a imposé les mesures de protection, et c'est tout », déplore Gilbert Debono, éleveur de brebis dans les Alpes-de-Haute-Provence. Le refus de ces mesures, si efficaces soient-elles, sonne comme une revanche bien méritée.Par ailleurs, le silence des autorités est maintes fois critiqué. « J'ai vu deux loups dans le Vercors, nous dit Francis Solda, président du CERPAM . Quand je l'ai signalé, on m'a pris pour un fou et on m'a dit que c'était des chiens. Les gens des Parcs sont payés pour dire que ce n'est pas du loup, alors que les bergers, eux, savent bien si c'est du loup ou du chien. »
Cette loi du silence et du secret n'a fait qu'envenimer les relations entre les professionnels de l'élevage et l'administration. Isabelle Serapion, bergère en Crau, dénonce : « Ils ont menti, ils ont tenu secret le retour du loup. C'est ça qui a alimenté la rumeur et qui fait que c'est une catastrophe aujourd'hui. Trop de mensonges, c'est ça que l'on n'accepte pas. S'ils n'avaient pas menti, on aurait pu cohabiter. »
FERUS , l'éleveur et le loup
Association fondée en 1993, FERUS a pour objectif la cohabitation entre loups et habitants des montagnes. Pour Jean-François Darmstaedter, secrétaire général de l'association, « le loup est bel et bien là. Alors il n'est plus temps de vouloir l'éliminer mais bien de l'accepter en acceptant les mesures nécessaires pour s'en protéger ». La devise de FERUS est claire : « Pour aider les loups, aidons les bergers ! ». Ainsi est né, en 1999, un programme baptisé Pastoraloup, dont l'objectif est d'apporter une aide concrète aux éleveurs et aux bergers, en encourageant la rencontre de mondes traditionnellement opposés.Cette action originale attire chaque année de nombreux volontaires qui participent à la fin du printemps à une semaine d'initiation à la vie pastorale. Les écovolontaires rencontrent des éleveurs, des bergers, des techniciens des Parcs, et participent aux tâches quotidiennes : soins aux brebis, traite des chèvres, entretien des cabanes. Sur l'estive, ils aident le berger à surveiller le troupeau, rechercher les bêtes égarées, les soigner, déplacer ou réparer les parcs de contention. L'aide est non seulement technique (elle soulage physiquement le berger d'un surcroît de travail dû à la présence de loup), mais aussi psychologique (le berger victime de prédation supporte moins l'isolement et la solitude).
L'avenir du loup en France
En novembre 2002, l'Assemblée nationale désignait une Commission d'enquête parlementaire afin de définir « les conditions de la présence du loup en France et l'exercice du pastoralisme dans les zones de montagne. ». Trente parlementaires ont évalué le coût et l'efficacité des mesures de protection, s'appuyant sur les témoignages de près de trois cents témoins et acteurs de terrain.En juillet 2004, le ministre de l'Ecologie et du développement durable révèle les objectifs du nouveau « plan loup » : autoriser le tir de quatre loups pour l'année en cours, rigoureusement contrôlé par des gardes assermentés ; mieux indemniser les éleveurs et accentuer la prévention en développant les mesures de protection. Les associations (FERUS, le WWF et France Nature Environnement) dénoncent l'autorisation de tir, jugée trop précoce : « La situation actuelle de la population de loups en France avec peut-être une cinquantaine d'individus et des incertitudes sur le nombre de meutes reproductrices durablement établies ne permet pas de tuer des animaux. » Elles saluent en revanche l'annonce d'un prochain débat public autour d'un animal qualifié par le ministre d' « enrichissement du patrimoine naturel français ». Le prélèvement doit rester un « ultime recours », lorsque toutes les mesures de prévention se sont avérées inefficaces, et surtout ne pas se substituer à cette valeur fondamentale : le dialogue.
Le prix de la cohabitation
« Le loup est là, c'est un phénomène naturel, il faut l'accepter », souligne un naturaliste spécialiste de l'espèce. Mais sa position diffère de celle de la plupart des défenseurs du loup. Selon lui, « éliminer ponctuellement un loup pour aider LE loup » semble être un compromis acceptable. « Les effarouchements et les tirs doivent être effectués au moment de l'attaque, explique-t-il, quand le loup incriminé est sur le troupeau – c'est le seul moyen pour que les loups comprennent où est le danger et fassent l'association de cause à effet. Alors que le poison les fait mourir plus loin, dans leur tanière, empêchant cette association qui favoriserait une évolution de leur comportement ». Rigoureusement encadrées, ces méthodes seraient le prix à payer pour préserver l'espèce et éviter que les éleveurs fassent justice eux-mêmes en empoisonnant de nombreux loups, louves et louveteaux. S'enferrer dans un refus radical de tout prélèvement de l'espèce risque d'aboutir au résultat inverse : « A vouloir trop le protéger, on fait du mal au loup, mais le message est difficile à faire passer auprès des protecteurs ! »Dans la Sierra de Culebra en Espagne, un ancien garde de la réserve avait une méthode particulière, que nous raconte Daniel Madeleine, membre fondateur de FERUS : « Il tuait un loup puis se promenait avec sa peau sur les épaules à travers tous les villages en disant : « J'ai tué ce loup juste là, derrière votre village ! ». Il faisait cela partout avec la même peau de loup, et tout le monde l'écoutait, ce qui calmait le jeu ». Selon Daniel Madeleine, il faut « donner du temps au temps sur un sujet qui est avant tout dans la tête, comprendre que le pouvoir appartient à ceux qui sont toute l'année sur le terrain et possèdent du poison ».
En France comme en Espagne, la cohabitation s'établira peut-être au prix du sacrifice d'un loup, apaisant la colère et la haine. Tuer un loup pour éviter la mort de nombreux autres. Respecter le travail des bergers pour qu'à leur tour ils respectent le loup et tolèrent sa présence…
Les histoires de Grand méchant loup remontent au Moyen Âge. Elles sont l'expression d'une peur irrationnelle de ce qui est autre, libre, sauvage et incontrôlable. « Le loup, c'est la liberté par rapport à la soumission du mouton, commente une habitante de Saint-Dalmas en Haute-Tinée. C'est ce qui nous fait peur, alors on veut l'éliminer. » Le loup devrait revenir un peu partout sur notre territoire, y compris dans les Pyrénées. Il est donc nécessaire de s'y préparer et d'y préparer les premiers concernés : éleveurs et bergers. Même si le chemin semble encore long et les mentalités difficiles à faire évoluer. Mais peut-être verrons-nous un jour, comme dans la publicité, des loups jouer à saute-mouton ! Un premier pas dans la fantaisie avant le deuxième, bientôt, dans la réalité ?
Loups et poison
Chaque année, plusieurs loups succombent sous l'effet du poison, d'un coup de fusil, ou bien sont victimes d'un piège. Le poison reste le plus dangereux des moyens utilisés par les braconniers. Il est d'une abominable efficacité. Contrairement au fusil, qui peut être associé à un danger immédiat, il a un effet différé qui ne permet pas à l'animal d'établir une relation entre ce qu'il a ingurgité et les souffrances précédant la mort. Au lieu de se tenir éloigné de la nourriture empoisonnée, comme il le fait en se tenant à distance des fusils, le loup revient sans savoir qu'une mort lente l'attend, accompagnée d'atroces souffrances. On retrouve souvent le cadavre de l'animal près d'un point d'eau car le poison lui a donné une soif inextinguible. Par ailleurs, le poison, non sélectif, peut tuer quantité d'autres animaux sauvages, renards et sangliers notamment.Une solution efficace : les chiens de protection
Le chien de protection, le « Patou », est un chien à l'utilisation et à l'éducation très particulières, uniques dans le monde du chien de travail. Placé au milieu d'un troupeau de moutons, il le préserve des attaques de prédateurs. Il est intégré au troupeau dès son plus jeune âge et en est peu à peu toléré, jusqu'à devenir un membre de la « famille » ovine. Le Patou se fond dans les rangs de moutons grâce à son attitude calme, jamais agressive, ses mouvements lents qui rassurent les bêtes. Certains agneaux vont même lécher le museau de ce grand chien à la toison blanche, qui leur rend la pareille.Sous une apparente nonchalance, le chien demeure vigilant. Face au prédateur, sa technique consiste à créer un périmètre de sécurité autour des brebis, puis à harceler l'intrus tout en aboyant pour alerter le berger. Face à un chien si imposant, un prédateur hésitera à courir le risque d'être blessé et préfèrera souvent battre en retraite, en quête de proies plus faciles.
Entretien avec Philippe Carron, conseiller « loup » au Ministère de l'Ecologie
Quelle suite a été donnée à la commission d'enquête sur le loup ?Suite au rapport de la commission, nous avons mis en place un groupe de travail réunissant des représentants des mondes associatifs et agricoles, des élus locaux et des agents des administrations concernées.
Quels étaient vos objectifs ?
Tous les départements alpins ont du loup. Le retour naturel du prédateur depuis l'Italie est une chance pour les protecteurs de la nature. Nous avons réfléchi et analysé les réalités et les conséquences du retour du loup sur l'arc alpin, et envisagé les moyens de suivi et de gestion des populations de loups et de prévention des attaques sur les troupeaux. En est ressorti un document interne baptisé « plan d'action loup ».
Pouvez-vous expliquer ce que sont ces moyens de suivi et de gestion ?
Nous allons développer les mesures de prévention. Il faut remettre du monde avec les brebis en estive. Il faut également placer des chiens de protection, des filets ou encore des bergeries de nuit pour les bêtes. Tout ceci suppose pour les éleveurs des changements importants et nous devons les y aider. Pour les cas où ces mesures sont insuffisantes, nous voulons utiliser les systèmes d'effarouchement, tel le tir de gros sel. Enfin, dans certains cas extrêmes, il faudra recourir au prélèvement d'un loup.
Ce dernier point est justement celui qui soulève la polémique dans le milieu associatif.
C'est exact. Mais cette mesure sera encadrée : un garde assermenté aura l'autorisation d'agir si la sécurité publique est menacée. L'idée de prélèvement n'est pas nouvelle. Ce qui est nouveau, c'est l'estimation des effectifs de loups. Nous sommes tous tombés d'accord sur le fait que la population était en expansion, avec un taux d'accroissement estimé à environ 20% par an. Avec les 37 loups précisément identifiés par les analyses ADN, on estime la population à environ 55 individus. Le prélèvement est ainsi fondé.
Que répondez-vous à ceux qui s'opposent à ce prélèvement ?
Je leur dirai ceci : la population de loups s'étend en France, elle se disperse dans les Alpes, et bientôt sans doute dans les Pyrénées ou le massif central. Nous sommes face à un phénomène naturel d'expansion rapide, et cela pose à notre société des problèmes nouveaux, parce que nous ne sommes plus habitués à voir le sauvage entrer dans nos vies. La question est : que voulons-nous ? L'intérêt de ce plan loup est de pouvoir aborder ces enjeux sans en arriver à des situations inextricables.
Paru dans le magazine 30 Millions d'Amis.