Julie Delfour

Écrivain et illustratice

« Des chiens et des ours »

Les chiens de Carélie dans les Pyrénées


Entre la Finlande et la Russie, la république de Carélie est une terre sauvage couverte de forêts. Elle a donné son nom à un chien rustique, austère et endurant qui semble fait à son image. Nommé dans son pays Karjalankarhukoïra, « le tombeur d’ours », le chien de Carélie est avant tout un remarquable chasseur de gros gibier, principalement d’ours et d’élan. Ses qualités de courage et de résistance en ont fait un auxiliaire privilégié pour le suivi de l’ours dans les Pyrénées.
 
Des origines rustiques
Le chien de Carélie n’est pas un chien de compagnie mais un chasseur robuste et courageux, capable de prendre en chasse les plus gros gibiers, et sélectionné pour ne pas fuir face à l’odeur ou en présence de l’ours. Ses yeux vifs exercent, comme chez les chiens de berger, une sorte de fascination. Sa petite taille (57 cm au garrot pour le mâle, 52 cm pour la femelle, pour un poids d’environ 25 kg) lui permet de suivre une piste dans des sous-bois inextricables. Son pelage est noir tâché de blanc, le poil raide. Un sous-poil dense l’aide à résister au froid. Peu sociable, il reste méfiant envers les étrangers mais très attaché à son maître.
La race n’a été reconnue qu’en 1946 par la Fédération Canine Internationale. En France, il demeure quasiment inconnu. Le premier spécimen nous a été amené il y a seulement quelques années, et l’on en compte aujourd’hui moins de vingt cinq sur notre territoire. C’est l’ONCFS (Office National de la Chasse et de la Faune Sauvage) qui s’y est d’abord intéressé et a voulu le faire participer au programme de réintroduction de l’ours dans les Pyrénées.

Le programme de réintroduction de l’ours
L’équipe technique du suivi de l’ours a été mise en place par la DIREN1 Midi-Pyrénées dès 1995, avant la réintroduction effective de l’ours. Elle est aujourd’hui pilotée par l’O.N.C.F.S. Sa mission : observer et rendre compte des déplacements d’ours, de leur installation et de la répartition des territoires. Voir comment les animaux relâchés s’adaptent à leur nouvel environnement, mieux comprendre leurs comportements (orientation, alimentation, hibernation), leurs réactions à la présence humaine et les conflits que cela entraîne.
En 1996 et 1997, deux femelles (Ziva et Mellba) et un mâle (Pyros) sont capturés en Slovénie puis relâchés à Melles, en Haute Garonne. Leurs faits et gestes sont aussitôt suivis au moyen de colliers émetteurs (qu’ils perdront par la suite). Les techniciens se relaient en permanence pour étudier leurs couloirs de passage, les comparent à ceux de la faune locale. On établit une carte de prospection des territoires grâce au relevé quotidien d’indices de présence : griffures sur l’écorce des arbres, poils, crottes, empreintes,…
 
Une technique de chasse particulière
Le chien de Carélie est un pisteur hors pair. Il choisit un itinéraire qu’il remonte sans bruit, sans un aboiement. Il travaille principalement au vent, le nez en l’air, mais également près du sol lorsqu’il « tient » la piste d’un animal. Quand il est à cinq ou six mètres de l’ours, il prévient en aboyant pour marquer sa présence et tourne autour de sa « proie » pour la fixer sur place. Dressé pour ne pas aller au contact, il attend ainsi l’arrivée de son maître, lequel intervient et fait fuir un ours qui, généralement désorienté par le manège, ne demande pas son reste.

Elevage et dressage des chiens
C’est Alain Deteix, spécialiste de la réhabilitation de races anciennes et seul spécialiste français du chien de Carélie, qui fut chargé par l’ONCFS de l’élevage et du dressage des chiens.
Selon lui, il faut six mois à un an pour dresser un chien à pister l’ours sans aller au contact. Il doit apprendre à « connaître son objectif » ; « un peu comme les chiens que l’on dresse pour découvrir les auteurs de crimes ».
Le dresseur travaille avec des oursons (nés dans des parcs zoologiques où ils sont en surnombre, ou qui ont été dressé par l’homme et sont devenus « irrécupérables »). Tout en étant moins dangereux qu’un adulte, l’ourson n’empêche pas le chien de percevoir le danger, ce qui lui évitera de prendre des risques avec un ours adulte en situation réelle…
L’ourson est attaché par une laisse et conduit en forêt. Le dresseur marche ensuite sur sa trace avec son chien afin de l’habituer à suivre la piste. Lorsqu’il découvre l’ourson et adopte les comportements qu’on attend de lui (aboiements, tourner autour mais sans contact), il est récompensé par le jeu et les caresses de son maître.
Alain Deteix insiste sur l’importance d’un dressage rigoureux, d’autant plus que le chien va devoir travailler dans des zones où vivent à la fois des hommes (agriculteurs, éleveurs, touristes) et d’autres espèces sauvages (isards, chevreuils, sangliers). Il faut donc qu’il soit sociable, équilibré et bien maîtrisé.
Une grande « complicité » avec son maître est en outre nécessaire pour savoir interpréter ses réactions et rendre son travail encore plus efficace.
 
Le chien sur le terrain
Si le chien de Carélie a commencé à faire ses preuves comme chasseur et comme défenseur de troupeaux, son utilisation s’est étendue aux missions de suivi. L’O.N.C.F.S. a d’abord pu juger de son efficacité sur son programme de réintroduction du lynx dans les Vosges2. Puis en 1997 et 1998, deux chiens sont utilisés pour rechercher des indices de présence dans les Pyrénées centrales. En juin 1998, ils aident, lors de la recapture de Pyros, à choisir les emplacements des pièges. Le suivi fréquent de pistes a facilité la collecte de données comportementales précises (utilisation de l’espace, couloirs de passage, déplacements, lieux de repos,…). Les chiens assistent également l’homme pour les enquêtes de vérification de témoignages concernant la présence d’un ours dans un secteur donné. Dans les cas où l’ours pose problème (à proximité des villages, des troupeaux ou en zone touristique), ils interviennent pour l’effaroucher, le dissuader et le chasser en aboyant. Enfin, leurs qualités de traqueur de grand gibier sont exploitées lorsqu’il faut bloquer un ours pour l’anesthésier à distance puis le suivre après l’injection.
Quel que soit le travail demandé au chien, il est important de savoir interpréter ses réactions. Car il n’est pas rare de perdre des informations non par la faute de l’animal mais faute d’avoir su lire ce que disait son comportement !

Le « tombeur d’ours » a ainsi permis une prospection plus large et optimisé la collecte de données ; ses sens ne pouvant que renforcer les performances de l’équipe humaine. Mais malgré le succès des premiers résultats, il reste encore des progrès à faire, chez le chien mais surtout chez son maître ! Leur complicité demeure « indispensable ». Elle est la clef sans laquelle on ne peut tirer le meilleur parti des remarquables qualités de travail du chien de Carélie.


 

Standard de la race

Le standard du chien de Carélie a été crée en 1945.
Hauteur au garrot : 57 cm pour le mâle, 52 cm pour la femelle.
Tête : triangulaire, le front et les joues relativement larges.
Yeux : petits et bruns. Le regard est vif et fougueux.
Oreilles : dressées et de taille moyenne.
Corps : robuste avec un dos droit et souple. Les membres postérieurs sont forts et musclés. Vus de dos, ils sont étroits et parallèles.
Queue : attachée haut, de longueur moyenne, recourbée en arc au-dessus du dos, la pointe touchant le flanc soit sur le côté soit sur le dos.
Fourrure : composée d’un poil de couverture raide et rude au toucher et d’un sous-poil doux et dense.
Couleur : la robe est noire avec des taches blanches nettement délimitées.
Caractère et aptitudes : réservé, hardi et courageux, il est caractérisé par une nature équilibrée. Les sens sont très précis, surtout l’odorat, le plus développé.

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