Belles et sauvages : les orchidées
On vante souvent la beauté des orchidées. Ce sont aussi de fins stratèges capables de tous les subterfuges pour attirer les insectes et leur confier leur pollen. Ces belles plantes intelligentes menacent de disparaître de nos régions, et leur protection est l'affaire de tous.
La majorité des orchidées vivent dans les pays tropicaux, mais aussi dans les régions tempérées d'Europe et même dans les régions arctiques. En France, on dénombre environ soixante six espèces d'orchidées, dont la plupart sont très menacées. En Auvergne, les orchidées comme l'orchis militaire aux fleurs roses bien droites, surmontées d'un casque blanc pointu (d'où son surnom de « casque militaire »), se plaisent sur les pelouses sèches de plaine ou de moyenne montagne, sur des coteaux bien ensoleillés riches en insectes et en graminées. On peut aussi en apercevoir sur les pelouses d'altitude. L'orchis vanille pousse sur les prairies et les anciennes forêts défrichées pour le pastoralisme depuis le Moyen-Age. Cette orchidée fleurit à la mi-juin. Ses fleurs rouges à l'odeur prononcée de vanille sont réputées aphrodisiaques. Ses tubercules en forme de main lui ont valu le surnom de « main du diable », ou de « main de dieu », c'est selon ! Le céphalanthère rouge apprécie les lisières de forêts et les bois. On peut admirer, lors d'une promenade, ses belles fleurs roses et rouges aux couleurs chatoyantes, très attractives pour les insectes.
L'Auvergne offre à ces orchidées sauvages une large surface boisée et des milieux forestiers qui varient selon l'altitude, la pente ou encore l'action du forestier. Mais partout dans notre région, comme ailleurs en Europe, leurs effectifs en déclin inquiètent les botanistes qui réclament des mesures de protection. En 1976, une loi nationale interdit la coupe, la destruction, la cueillette, l'achat ou la vente de certaines plantes, dont les orchidées sauvages. En 1990, un arrêté répertorie les espèces végétales protégées en Auvergne. Peu à peu, les pouvoirs publics prennent conscience du fait que ces belles plantes aux noms hauts en couleurs risquent bien de tirer leur révérence si rien n'est fait. Car les orchidées sont doublement menacées.
La première menace est, pourrait-on dire, intestine, puisque ce sont des plantes fragiles dont le cycle de croissance est très lent. Il faut en effet entre deux et douze ans pour passer de la graine à la plante fleurie. Si le cycle de reproduction est lent, il est aussi particulièrement élaboré et complexe. En premier lieu, la plante doit être fécondée. Elle y parvient grâce aux insectes qu'elle attire dans ses filets. Les biologistes parlent de « co-évolution », car sans insectes, les orchidées seraient incapables d'assurer leur descendance. Elles doivent néanmoins déployer tout leur art pour attirer leurs amants ailés, et user de stratagèmes variés. Aussi les fleurs possèdent-elles un pétale en forme de lèvre pendante appelé « labelle » qui fait office de piste d'atterrissage pour les insectes mâles, tandis que la fleur imite à merveille l'odeur, la forme ou la couleur des femelles. Autant de « stratégies florales » qui sont l'aboutissement d'une lente évolution. Certaines nourrissent leurs hôtes de nectar, d'autres leur offrent une protection contre la pluie. L'attraction fait appel à trois dimensions : le parfum (imitation de l'odeur d'un insecte femelle) ; la forme (imitation de la forme de l'insecte femelle) et la couleur (copie des couleurs d'une plante à nectar). Dans les trois cas, l'insecte trompé se dirige droit sur la fleur, croyant trouver une femelle ou du nectar. Une fois posé, il se charge à son insu de pollen qui s'agglutine sur son corps. Déçu par cette femelle peu réceptive, il repart, emportant avec lui de quoi féconder la prochaine orchidée qui lui fera du charme…
Après la fécondation, la plante produit des graines minuscules qui s'échappent de leur capsule une fois atteinte la maturité. Entre la germination et la première fleur, il peut s'écouler plusieurs années. Plus les espèces mettent de temps à croître (jusqu'à seize ans pour le Sabot de Vénus), plus elles sont sensibles aux prélèvements par l'homme, et plus elles sont menacées. La beauté, les couleurs et les formes très originales des orchidées leur ont toujours attiré les faveurs des amateurs de belles plantes. Mais c'est justement leur beauté et l'admiration qu'elle inspire qui en font des espèces en voie d'extinction.
La deuxième menace qui pèse sur les orchidées sauvages est bel et bien la pression humaine exercée sur la nature en général et sur les fleurs en particulier. La cueillette sauvage décime des populations entières d'orchidées sauvages dans toute l'Europe. Le Sabot de Vénus, célèbre pour son labelle jaune or en forme de sabot, en est une triste illustration. En France où on l'a cueillie sans discernement, ses effectifs se sont réduits de manière draconienne, si bien qu'elle a aujourd'hui disparu de nombreuses régions où elle était jadis présente. Pour éviter le même sort à d'autres espèces présentes en Auvergne, les botanistes ont décidé d'agir concrètement par des actions de terrain. « Mieux connaître pour mieux protéger » : tel est le mot d'ordre. La protection des orchidées mobilise non seulement l'Etat, mais également les associations régionales de protection de la flore. La Société française d'orchidophilie (SFO) et le Conservatoire des espaces et paysages d'Auvergne (CEPA) mènent chaque année des actions de sensibilisation auprès du public. Ils proposent des sorties et des expositions pour aller à la rencontre des plantes dans leur milieu naturel. Chacun peut ainsi découvrir leur diversité, mais aussi leur fragilité et la nécessité de les protéger.
Autour de Riom, les coteaux de Mirabel possèdent un climat chaud et sec propice au développement d'insectes et d'orchidées sauvages. L'Etat a donc lancé en 2005 un programme de protection mené par le CEPA. Les coteaux sont débroussaillés et pâturés par des moutons. Ce travail d'entretien est réalisé en concertation avec les propriétaires des terres. Dans toute l'Auvergne, ce sont près de 240 hectares de pelouses sèches à orchidées qui sont protégés et valorisés. Ces pelouses sont d'ailleurs inscrites dans le programme « Natura 2000 », programme européen de conservation des sites et des espèces remarquables.
Des propriétés médicinales
Depuis des millénaires, les hommes exploitent les vertus des plantes pour se soigner ou s'embellir. Les orchidées sont utilisées en herboristerie pour lutter contre les maux de ventre. On en fait des tisanes aux propriétés émollientes et antidiarrhéiques, bien qu'on les utilise moins aujourd'hui du fait de leur prix élevé. Les orchidées doivent en effet être importées d'Asie Mineure où elles sont plus répandues qu'en Europe. En Orient, on sert leurs tubercules sous forme de gelées ou de potages pour soigner les convalescents. Enfin, des légendes attribuent aux orchidées des vertus aphrodisiaques : on les prétend capables de rendre amoureuse la plus froide des jeunes filles…
La plante et le champignon
Les graines d'orchidées ne contiennent pas de quoi se développer. Alors, elles instaurent une sorte de partenariat avec un champignon microscopique. Celui-ci s'installe sur la graine et, en contrepartie, la nourrit d'aliments riches en sucre. Cette relation, appelée « symbiose », est vitale pour le renouvellement des orchidées.
L'orchis papillon
La plante ressemble à s'y méprendre à une femelle papillon, dont elle imite aussi l'odeur sexuelle. Les mâles leurrés entreprennent de s'accoupler avec la fleur ! Rien ne se passe, mais le mâle repart avec du pollen accroché sur le corps, qu'il déposera sur une autre orchidée.Le Sabot de Vénus
Les insectes se posent dans le labelle enflé de la fleur. Celui-ci n'offrant aucune prise, ils glissent et tombent au fond. Pour sortir, ils n'ont pas d'autre choix que de se frotter aux organes reproducteurs de la plante, situés juste devant la sortie de secours…L'ophrys mouche
Il s'agit sans doute de l'exemple le plus abouti de ressemblance à un insecte. Le labelle de l'ophrys mouche présente un petit miroir bleu qui imite le reflet des ailes d'une mouche. Deux pétales supérieurs ont en outre une forme d'antennes. Comment ne pas s'y tromper ?Paru dans le magazine Terre d'Auvergne, rubrique « Nature ».