Julie Delfour

Écrivain et illustratice

Abeilles : le butin des butineuses




Le printemps est de retour. Les arbres bourgeonnent, les cultures s'épanouissent et les massifs sont en fleurs. C'est le signal qu'attendait la ruche pour augmenter ses effectifs de butineuses. Car si le printemps est une saison laborieuse, l'abeille est active et travaille toute l'année pour le bien de sa communauté…et pour celui de la nôtre, amatrice de miel !



Anatomie d'une championne


Comme beaucoup d'insectes, l'abeille est particulièrement bien adaptée à son environnement. Grâce à ses antennes, véritable « nez », elle peut communiquer avec ses congénères par des sécrétions odorantes appelées phéromones. Elle émet ainsi facilement des signaux d'alarme, repère les sources de nourriture ou les lieux d'essaimage et les indique au reste de la ruche. Ses yeux sont composés de nombreuses lentilles ou « facettes », pour décrypter les images mobiles plus efficacement que l'œil humain. Les ultraviolets révèlent des lignes convergeant des pétales vers le cœur de la fleur, là où se trouve le nectar, que sa trompe, dotée d'une langue coulissante, peut alors pomper au plus profond des fleurs. Augmentant la précision de ses mouvements, deux paires d'ailes lui permettent de voler en avant, en arrière et sur le côté. Ses pattes antérieures sont munies de ventouses pour saisir le pollen, tandis que les postérieures recueillent le butin dans les sacs à pollen.


Naissance d'une reine


La reine est la mère de la colonie, la seule féconde, celle qui donne naissance à toutes les futures laborieuses et maintient la cohésion de la communauté. Au commencement, les abeilles choisissent quelques larves à qui elles donnent de la gelée royale tout au long de leur croissance. La première tâche de la future reine est de massacrer ses concurrentes qui n'ont pas eu la chance de naître avant elle. Elle prend alors son envol, aussitôt poursuivie par une masse de faux bourdons qui s'accouplent avec elle en plein vol, lui fournissant des millions de spermatozoïdes. Rentrée au logis, elle s'attèle à sa tâche immense et commence à pondre…près de 2000 œufs par jour ! Incapable de se nourrir seule, ce sont les autres femelles qui lui fournissent une bouillie sucrée particulièrement énergétique. Ainsi choyée, elle va vivre près de cinq ans et libérer plus d'un million d'œufs. En apiculture, une reine est artificiellement introduite au sein de chaque ruche, et le processus de génération et de production de miel se produit ensuite naturellement.


Une vie de labeur en constante évolution


Les activités d'une abeille ouvrière évoluent en fonction de son âge et des conditions climatiques. Au début de sa vie, elle assure le nettoyage des cellules, le nourrissage des larves et de la reine, la construction des rayons. Si le temps est très chaud, elle devient ventileuse pour rafraîchir la ruche. Passés les premiers jours d'existence, elle s'occupe de la réception du nectar et du stockage du pollen. Elle est aussi nettoyeuse, évacuant les déchets vers l'extérieur. S'il le faut, elle devient gardienne pour chasser les intrus et n'hésite pas à se servir de son aiguillon. Au-delà du vingtième jour elle devient butineuse, récoltant le nectar et le pollen. Mais en fonction des circonstances, une butineuse peut accomplir une besogne différente de celle qu'elle réalise habituellement. Ainsi, elle redevient nourrice si de jeunes abeilles manquent pour élever le couvain. A l'inverse, un important apport de pollen la pousse à relancer son activité de butineuse. En cas de forte chaleur, elle se mue en véritables citerne, transportant de grandes quantités d'eau pour rafraîchir la ruche.


De l'art de butiner


Les abeilles ont un régime exclusivement végétarien, à base de miel, de nectar et de pollen. Les butineuses ont en charge l'approvisionnement de la ruche. Chaque matin, elles partent butiner dans les champs de fleurs qu'elles connaissent ou s'envolent, sur les conseils d'autres abeilles, à la découverte de nouvelles plantes. Une fois posée sur une fleur, l'abeille en écarte les pétales, plonge sa tête à l'intérieur, allonge sa trompe et aspire le nectar qu'elle met dans son jabot. Exténuée, elle rentre à la ruche et dépose son chargement dans la bouche d'autres ouvrières. Une abeille ne va que sur des fleurs généreuses en nectar, car il lui faut au moins 17% de sucre pour qu'elle daigne butiner. Elle peut parcourir près de quatre kilomètres de distance pour trouver une nourriture qui lui convienne.


La danse des abeilles


Les abeilles possèdent un langage codé d'une extrême précision : la « danse ». Exécutée par les éclaireuses revenues à la ruche, elle renseigne les autres sur le lieu et la distance d'une source de nourriture. Les abeilles perçoivent cette agitation et viennent s'agglutiner aux danseuses pour décoder les informations contenues dans leurs mouvements. Lorsque la nourriture est à moins de cent mètres, une danse en rond signale simplement sa proximité. Quand la distance est supérieure à cent mètres, des précisions sont nécessaires. L'abeille exécute alors une danse en forme de huit qui indique la distance et la direction du site. La direction est exprimée en fonction de la position du soleil ; la distance, par le nombre et la vitesse de tours sur elle-même. La butineuse frétille d'autant plus vivement que la source signalée est abondante.


Le miel etc.


Considéré comme source de longévité, le miel est un aliment naturel apprécié depuis l'Antiquité pour ses vertus thérapeutiques et son efficacité dans le traitement des brûlures et des irritations de la gorge. Au moment où les abeilles transforment le nectar en miel, il est liquide et ne subit aucun mélange. Contrairement aux idées reçues, la consistance et la couleur d'un miel n'a rien à voir avec sa qualité. Doré ou translucide, il n'a jamais la même teinte. Sa coloration dépend du nectar des fleurs butinées, des terrains sur lesquels ont poussé les végétaux et de la météo.
L'abeille fabrique également, à partir du pollen, d'autres substances appréciées par les hommes. La propolis est une sorte de mastic très résistant fabriqué par les abeilles en mélangeant de la résine, de la cire et du pollen. Les Romains en faisaient commerce, et on l'utilisait pour soigner les plaies, pour cacheter les bouteilles ou pour cirer le matériel apicole. La gelée royale est utilisée dans la fabrication de cosmétiques et de médicaments traditionnels. Elle est considérée comme un fortifiant aux vertus tonifiantes. D'aucuns diront qu'elle rend aussi fort qu'une reine !


Les abeilles malades de l'homme


Depuis le début des années 1990, une vive controverse oppose les apiculteurs aux pouvoirs publics. Un insecticide particulièrement puissant, le gaucho, serait responsable de la mort de milliers d'abeilles. Chaque année, leurs cadavres s'amoncellent à l'entrée des ruches. Les associations de protection de la nature dénoncent ce « génocide » et en accusent l'Etat, qui a autorisé l'utilisation du gaucho sans étudier son impact sur l'environnement. A l'heure actuelle, les études sur la responsabilité du gaucho demeurent contradictoires. D'autres facteurs peuvent en effet provoquer la mort des abeilles, comme le développement des cultures intensives (qui amenuise les réserves de fleurs butinées en toutes saisons) ou l'affaiblissement du système immunitaire des abeilles (qui les rend moins résistantes aux parasites).
Partout en Europe, c'est le même constat : l'insecticide est utilisé sans application du principe de précaution, et les apiculteurs multiplient les procédures. Et lorsque le gaucho est enfin retiré, c'est pour être remplacé par un autre insecticide tout aussi dangereux, le Regent… Or, les abeilles sont indispensables dans la nature. Elles sont un indicateur de sa bonne santé et participent à son renouvellement. En Europe, environ 20 000 plantes se reproduisent grâce aux abeilles. Si leur déclin se poursuit, les conséquences seront plus graves qu'un manque de miel ! L'Etat doit prendre ses responsabilités et prendre en compte, au-delà des intérêts économiques, le risque écologique.



Fiche d'identité


Embranchement : arthropodes.
Classe : insectes (six pattes, deux paires d'ailes, corps divisé en trois parties, tête, thorax et abdomen).
Ordre : hyménoptères.
Genre : Apis.
Espèce : Apis mellifera (aire de distribution très large et conditions écologiques diversifiées, en Europe, en Afrique, aux Etats-Unis et en Australie).



La ruche apicole


La ruche traditionnelle est une boîte réalisée en pin ou en sapin. Elle se compose d'un plancher qui ménage un espace suffisant pour les allées et venues des abeilles. Le corps de la ruche est appelé « grenier à miel » : l'apiculteur y dispose les cadres qui recueillent la précieuse substance. Au-dessus, un plateau sert de plafond, souvent percé d'un gros trou pour alimenter les abeilles en hiver à l'aide d'un nourrisseur. Au sommet de cet édifice, un toit protège la ruche des intempéries. Dans cette petite maison seront fabriqués 40 kg de miel, parfois le double, par plus de 60 000 abeilles.


Je pique, je meurs


L'abeille, comme la guêpe, possède un dard. Elle ne peut piquer qu'une seule fois, en cas d'urgence, pour se défendre. Une fois qu'elle a piqué, son aiguillon barbelé ne peut se retirer. Il arrache une partie de son abdomen et elle meurt rapidement.


Abeilles tueuses


Les abeilles tueuses sont des abeilles tropicales dont le comportement diffère de celui de nos abeilles domestiques. Exceptionnellement dynamiques et résistantes, elles ne connaissent pas de repos. Elles sont très sensibles aux vibrations et réagissent à la moindre stimulation. Lorsqu'elles se sentent agressées, elles sécrètent une phéromone d'alarme qui stimule les gardiennes et les poussent à attaquer tout ce qui passe à leur portée. Elles peuvent poursuivre un intrus pendant deux kilomètres et rester agitées pendant plusieurs jours sans fatigue. Elles piquent vingt fois plus que les autres abeilles. Une seule piqûre n'est pas dangereuse à moins d'être allergique, mais cent piqûres peuvent tuer un homme…



Paru dans le magazine Terre d'Auvergne, rubrique « Nature ».


 
 





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